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Pour comprendre le problème des femmes battues : Guide de formation Pour les conseillers et les intervenants

Par: Deborah Sinclair, M.S.W., C.S.W.

 

Le Counselling de la femme battue

Pour aider les femmes battues, les conseillers sociaux et les intervenants doivent commencer par analyser leurs propres valeurs et convictions. La liste suivante établie par Barbara Pressman indique les valeurs et convictions qui doivent être les nôtres si nous voulons intervenir efficacement auprès des victimes d'agressions. Nous l'avons adaptée au présent manuel.

1.  En aucun cas, le comportement d'une femme ne saurait justifier ni provoquer 1a violence. Aucune femme ne mérite d'être battue, bousculée, frappée à coups de pied ou brutalisée de quelque manière que ce soit.

2.  Les femmes ne sont pas masochistes et ne tirent aucunement plaisir de la douleur physique et des menaces.

3.  La raison pour laquelle une femme battue refuse de quitter un mari violent tient essentiellement au fait que nos institutions sociales confirment et enseignent l'idée selon laquelle 1a femme est à sa place à la maison, est moins compétente que l'homme pour réussir dans la vie professionnelle, doit se soumettre à la domination du mari et doit être le pilier affectif de la famille.

4.  Dans le domaine du counselling, les problèmes conjugaux ne peuvent pas constituer le centre d'intérêt initial. Tant que tous les membres de la famille ne sont pas en sécurité, il est trop dangereux de discuter de problèmes familiaux autres que celui de la violence.

5. Toute personne qui s'occupe des femmes battues doit projeter l'image type d'une femme compétente, posée et ayant réussi. Elle doit remettre en question l'idée que se font certaines femmes battues d'être responsables de 1a violence et elle doit les aider à se percevoir comme des femmes compétentes et capables de prendre des décisions et de faire des choix. En permettant à chaque femme battue de prendre des décisions et en respectant ces décisions, même lorsque ce ne sont pas celles qu'elle aurait prises ellemême, la conseillère sociale peut indiquer très clairement qu'elle fait confiance à la femme qu'elle aide. (1)

Un conseiller homme peutil être aussi efficace qu'une femme auprès d'une femme battue? D'une manière générale, la réponse est non. Les renseignements qui nous ont été communiqués non seulement par des femmes battues, mais également par des conseillers hommes eux-mêmes indiquent que ces derniers peuvent rencontrer des problèmes Que. NE rencontreraient pas des conseillères femmes. Bien souvent, par exemple, les femmes battues sont intimidées par les hommes, elles NE leur font pas confiance et ont tendance à se soumettre à leurs suggestions. Le sentiment qu'elles éprouvent à 1'égard de leur conjoint brutal peut se généraliser à tous les hommes à différents stades du processus thérapeutique. Il s'agit la d'une réaction naturelle à l'oppression dont elles sont victimes, bien sûr, mais également d'une phase inévitable Que. traversent la plupart des femmes battues. Parce qu'il est homme, le conseiller peut constituer un obstacle au processus thérapeutique, particulièrement en période de crise. Il y a toutefois des exceptions. Il est préférable de confier une femme battue à un conseiller qui croit à cette orientation des valeurs plutôt qu'à une conseillère qui la conteste. Dans ce cas précis, les valeurs auxquelles croit le conseiller prennent le pas sur les considérations de sexe.

 

Intervention d'urgence auprès de la ferme battue

À ce stade de l'intervention, le conseiller doit se fixer deux objectifs essentiels: créer un climat de confiance et de respect et s'occuper des aspects pratiques de la crise.

Pour créer un climat de confiance et de respect avec la femme battue, vous devez, en tant que conseiller:

  • lui assurer que vous croyez ce qu'elle vous dit.
  • lui faire savoir qu'elle n'est pas 1a seule à qui cela arrive.
  • faire en sorte qu'elle ait confiance en votre compétence.

Parlezlui de votre expérience et diteslui que vous êtes persuadé que son problème pourra être résolu. Ce sera, pour elle, le premier pas de la transformation de son désespoir en espoir de changement.

  • souscrire à ses sentiments et à son expérience. Aidezla à faire appel à ses ressources intérieures pour faire face à la crise immédiate.
  • canaliser son énergie. Elle peut avoir tendance à s'éloigner du sujet, à raisonner de façon incohérente ou à se laisser dépasser par son propre cas.
  • vous adresser à elle en termes clairs et simples (par exemple, ce qui compte avant tout pour vous, c'est sa sécurité et celle de ses enfants).
  • faire des commentaires réalistes sur la base de ce qu'elle vous dit.

 

Gardez votre calme. Même si son histoire dépasse l'imagination, n'en montrez rien. Elle a besoin de croire en vous. N'oubliez pas que vous êtes là pour endiguer son anxiété et ses craintes.

Ce chapitre et 1e chapitre suivant proposent des questions visant à déterminer la gravité du problème. I1 n'est pas question d'en bombarder la femme battue, car vous risqueriez de la voir se braquer. Il importe de les utiliser avec délicatesse, de façon à tirer d'elle juste .ce qu'il faut comme renseignements pour assurer sa sécurité et sa protection. En tant que travailleurs sociaux, nous croyons parfois savoir ce qui se passe dans l'existence d'une cliente. La réalité est parfois très différente de ce que nous avions imaginé.

Ces questions ont plusieurs objectifs. Elles incitent la cliente à commencer à penser à sa situation de façon réaliste et à assurer sa propre sécurité. Elles vous permettent de clarifier et de corriger les renseignements inexacts qu'on a pu lui donner. Enfin, elles accentuent votre compréhension de ce que sa situation a d'unique, si bien que vos interventions ultérieures dénoteront à ses yeux une perception accrue de ses problèmes.

 

L'aspect pratique de la crise doit être abordé sur six étapes:

1. Évaluer les risques courus par la femme battue et ses enfants dans l'immédiat.

2. Juger si elle a besoin de soins médicaux.

3. Déterminer ses possibilités d'accès aux ressources communautaires.

4. Déterminer si elle a besoin d'un logement d'urgence.

5. La mettre en rapport avec un(e) avocate) compatissant(e).

6. Établir un contact permanent.

 

1.   Évaluer les risques courus dans l'immédiat

Sécurité physique

QUESTIONS: D'où appelletelle? Estelle en sécurité? Où est son conjoint? Où sont ses enfants? Sontils en sécurité?

OBJET: Le fait de savoir où elle se trouve vous aidera à juger de l'urgence de la situation. Si elle se trouve chez elle et si son mari s'y trouve également et qu'il 1a menace, il faut immédiatement faire intervenir la police.. Demandezlui son adresse et son nom et appelez la police  immédiatement! Si elle est en sécurité chez des amis, vous pouvez prendre le temps de vous faire une meilleure idée de la situation avant de décider de la façon d'intervenir.

 

Description de la violence

QUESTIONS: L'a-t-il menacée? Quelles sont ses menaces? Lui estil déjà arrivé de mettre ses menaces à exécution? Comment manifestetil sa violence à son égard? Estce qu'il lui donne des coups de pied, des coups de poing, estce qu'il la bouscule, la serre à la gorge? Se sertil d'instruments, d'objets ou d'armes pour lui faire mal? Possèdetil une arme à feu? Si oui, de quelle sorte?

OBJET: En évaluant la fréquence et la gravité des agressions, vous pourrez déterminer l'ampleur des risques qu'elle court. Les questions axées sur la fréquence vous aideront à déterminer la répétition de la violence et vous indiqueront de combien de temps vous disposez avant d'intervenir. Une fois, par exemple, une femme m'a appelée un vendredi aprèsmidi à 16h30. Il me fallait déterminer rapidement si elle avait besoin de protection avant la fin de semaine ou si elle pouvait attendre que je la reçoive le lundi. Dans son cas, la répétition était tout ce qu'il y avait de plus clair: son mari la battait systématiquement tous les premiers vendredis du mois. I1 touchait sa paye, allait boire un coup dans un bar, rentrait chez lui furieux et battait son épouse. C'était le premier vendredi du mois. De toute évidence, j'ai dû intervenir immédiatement et lui trouver un endroit où elle serait temporairement en sécurité. Si l'appel avait eu lieu le lundi après l'accès de violence du mari, j'aurais eu plus de temps pour aider cette femme à mettre au point un plan d'action.

 

Brève description de l'agresseur

QUESTIONS: Se droguetil ou boitil? Estil ivre en ce moment? Menacetil de se suicider? Atil déjà tenté de se suicider? Estil respectueux à l'égard des lois? Se montretil violent en dehors de chez lui? Atil déjà consulté un psychiatre? Quel est son état émotionnel en ce moment? Atil des problèmes de santé? Brutalisetil ses enfants?

OBJET: Vous essayez de savoir dans quelle mesure cet homme représente un danger pour elle, pour les enfants, pour vous, pour la police, pour 1e public et pour luimême. Même si la majorité des hommes qui battent leur épouse ne sont pas violents hors de chez eux, vous voulez vous assurer que celuici ne fait pas exception à la règle. Si sa violence a tendance à se manifester un peu au hasard, vous avez peutêtre affaire à quelqu'un qui a des troubles d'ordre psychique ou médical. S'il ne respecte pas la loi, il importe que la police le sache avant d'intervenir, car il y a alors des chances pour que les policiers se trouvent également exposés à sa violence. N'oubliez pas que l'idée que vous vous ferez de lui dépendra des renseignements qu'elle vous donnera et que, étant donné la peur qu'il lui inspire, ces ren$eignements ne seront peutêtre pas toujours très exacts. Faute de mieux, il faudra donc vous en contenter, en vous rappelant que si vous vous trompez, il vaut mieux que ce soit par excès de prudence (sans toutefois affoler la victime) que le contraire.

 

Brève description de la victime

QUESTIONS: Boitelle ou se droguetelle? Estelle ivre en te mont?, Atelle des problèmes de santé? Atelle déjà consulté un psychiatre? Menacetelle de se suicider? Atelle défia tenté de se suicider? Quel est son état émotionnel en ce moment?

OBJET: Vous avez besoin de savoir si elle est en mesure de mener à bien les options qui lui sont présentées. C'est pourquoi vous devez déterminer ses tendances suicidaires, son degré de dépression ou d'impuissance  autrement dit, son aptitude à agir! Vous voulez lui en dire juste assez pour qu'elle se prenne en main et assure sa sécurité. À ce stade, vous n'avez pas besoin qu'elle vous raconte sa vie; efforcezvous donc de capter son attention en l'incitant fermement à vous donner les détails dont vous avez besoin pour prendre les décisions qui s'imposent.

 

Brève description des enfants

QUESTIONS: Les enfants sontils en danger? Ontils déjà été victimes de la violence de leur père? Les atil déjà agressés sexuellement? Ontils déjà tenté d'intervenir pour qu'il arrête ses actes de violence? Comment supportentils le climat de violence qui règne chez eux? Ontils de l'affection pour leur père, leur mère? Essayez de lui faire dire, sans la brusquer, si elle les a déjà brutalisés. À son avis, à quel point les enfants sontils au courant des agressions dont elle est victime?

OBJET: Vous avez besoin de savoir dans quelle mesure les enfants sont affectés par la violence et s'ils sont capables de faire face à une éventuelle séparation. Dans la plupart des cas, il est préférable qu'elle emmène les enfants avec elle. Diteslui qu'elle n'oublie pas d'emporter leur jouet préféré, leur couverture ou leur ourson. Cela pourra lui éviter bien des problèmes lorsqu'il faudra les mettre au lit et qu'ils auront besoin de la présence réconfortante d'objets familiers.

 

2.   Jugez si elle a besoin de soins médicaux

QUESTIONS: Quand avezvous été battue? Gardezvous des traces de l'agression (contusions, coupures, douleurs, fêlures ou fractures d'un membre, maux de tête, vision trouble)? Avezvous vu un médecin? Cela vous gênetil de parler de l'agression à votre médecin?

OBJET: Le fait d'avoir à évaluer les conséquences de l'agression pourra l'inciter à ne pas minimiser l'incident plus tard. De votre côté, essayez d'obtenir d'elle des détails précis qui vous aideront à déterminer si elle a besoin de soins médicaux. Encouragezla à voir son médecin (ou un médecin que vous pourrez lui recommander), même si ses blessures semblent superficielles. Faites cela pour trois raisons: 1. I1 arrive que des lésions internes passent inaperçues. 2. Le médecin pourra documenter l'agression, et ses observations pourront ensuite servir de pièces à conviction en cas de poursuites judiciaires. 3. Son médecin se fera une idée plus précise de la situation lorsqu'il ou elle sera au courant des faits. Il est difficile de prendre fait et cause pour quelque chose qu'on ignore. I1 faut exposer la violence au grand jour. Encouragezla à ne pas rester cloîtrée chez elle. Insistez bien sur le fait que ce n'est pas de sa faute. Elle n'a pas à avoir honte de ce qui lui arrive. Ceux qui pourraient la blâmer ne feraient qu'étaler leur ignorance. Elle doit avoir le courage de se montrer car, pour elle, la publicité est un gage de protection. Plus il y aura de personnes au courant de sa situation, plus elle aura de chances pour qu'on lui vienne efficacement en aide. Et le cercle de ceux qui lui apportent leur soutien ira s'élargissant!

 

3.   Déterminez ses possibilités d'accès aux ressources communautaires

QUESTIONS: Qui est au courant de la violence dont vous êtes victime? Avezvous de la famille ou des amis susceptibles de vous aider, dès maintenant? Avezvous de l'argent, des cartes de crédit, un compte en banque personnel ou conjoint? Disposezvous d'un moyen de transport immédiat?

OBJET: Une discussion d'ordre pratique axée sur ses propres ressources renforcera son sentiment de puissance personnelle et vous donnera la possibilité de vous faire une idée précise de l'aide concrète dont elle a besoin.

 

4.   Déterminez si elle a besoin d'un logement d'urgence

QUESTIONS: Serezvous en danger si vous restez chez vous? Des membres de votre famille ou des amis peuventils vous héberger? Seriezvous en sécurité chez eux? Savezvous ce qu'est un foyer d'accueil? Envisageriezvous, pour des raisons de sécurité, d'y vivre temporairement jusqu'à ce que vous ayez pris une décision?

OBJET: Le foyer d'accueil n'est pas nécessairement le meilleur type d'hébergement pour toutes les femmes battues. Par contre, si la femme décide de rester chez elle et de faire partir son mari par autorité de justice, ce n'est peutêtre pas non plus la solution la plus sûre. I1 peut être tout aussi dangereux de rester chez une voisine ou chez une parente lorsqu'on sait que c'est là que son mari ira la chercher en premier. Chaque femme se trouve face à une situation unique. Par conséquent, l'aptitude de la femme à s'accommoder de la plus grande confusion (inconvénient inévitable dans un foyer d'accueil), le respect du mari envers la loi (l'intervention de l'autorité de justice pour faire partir le mari peut être très efficace), le soutien que peuvent lui apporter ses amis et les membres de sa famille (que se passeratil' s'ils font pression sur elle pour qu'elle retourne vivre avec son mari?) sont autant de points importants qu'il faut connaître et dont il faut tenir compte lorsqu'on cherche à déterminer dans quelle mesure la femme a besoin d'être hébergée dans un foyer d'accueil et où doit être situé celuici.

 

5.   Mettezla en rapport avec un(e) avocat(e) compatissant(e)   

QUESTIONS: Avezvous un(e) avocat(e)? Se montretil (ou elle)  compatissant(e) face à votre situation? Comprend-il (ou elle) bien le problème de l'épouse battue? Cela vous gênetil de vous confier à votre avocat? Connaissezvous vos droits relativement à ce problème? Avezvous déjà porté plainte contre votre mari pour vous protéger? Avezvous déjà appelé la police chez vous? Qu'ont fait les policiers? Leur intervention atelle été utile? En cas de besoin, appelleriezvous encore la police?

OBJET: I1 est essentiel que les femmes battues bénéficient de conseils juridiques éclairés. Beaucoup d'entre elles ignorent en grande partie leurs droits. Leur conjoint leur a souvent donné des renseignements inexacts, quand ils ne leur ont pas délibérément menti (par exemple: «Si tu me quittes, tu seras poursuivie pour abandon du domicile conjugal,» ou bien: «Si tu me quittes, c'est moi qui aurai la garde des enfants»). Il ne faut jamais pousser une femme à poursuivre son mari en justice. Elle est vulnérable à votre influence et peut accepter d'intenter un procès contre son mari avant d'en bien comprendre le processus et les conséquences. Elle peut vous être redevable de l'aide que vous lui accordez et risque de chercher à vous faire plaisir par complaisance ou par gratitude. D'après mon expérience, la plupart des femmes qui retirent prématurément leur plainte agissent ainsi parce qu'elles ont été insuffisamment informées sur le système et considèrent qu'elles ont été poussées à prendre une décision pour laquelle elles n'étaient pas prêtes. De nombreuses femmes comprennent bien leur sentiment d'échec en cela.

Pour éviter de les exposer à cette expérience négative, conseillezleur de demander des renseignements à un(e) avocate) compatissant(e) qui les informera de leurs droits et des solutions qui s'offrent à elles. Par la même occasion, l'avocat(e) pourra corriger certains renseignements erronés qu'on aura pu lui donner. En procédant de la sorte, ni l'avocat(e) ni la cliente ne sont soumis à une pression quelconque. La femme a la possibilité de rencontrer son avocat(e) dans une atmosphère rassurante, exempte de toute contrainte. De son côté, l'avocat(e) aune chance de voir si elle est vraiment prête à intenter un procès. La femme peut ensuite prendre le temps de bien peser le pour et le contre avant de décider de faire appel à ses services ou de suivre ses conseils.

 

6.   Établissez un contact continu

QUESTIONS: Où peuton vous joindre? Estce que je peux vous appeler chez vous? Pouvezvous me donner le nom et le numéro de téléphone de quelqu'un en qui vous avez confiance en cas d'urgence (par exemple, si la communication est coupée, si votre mari interrompt notre conversation)?

OBJET: En établissant un contact continu avec la cliente, vous lui signifiez clairement que vous vous préoccupez de sa sécurité et que vous désirez continuer à l'aider à choisir la meilleure solution pour elle. En restant en contact avec elle après la crise et en vous assurant qu'elle est en sécurité, vous contribuerez aussi à atténuer votre anxiété.

 

Conseils à l'intention des conseillers/intervenants

1.   Même si elle est la centième victime à vous appeler, n'oubliez jamais que pour elle, c'est peutêtre la première fois qu'elle demande de l'aide à quelqu'un. Le simple fait d'être en mesure de l'aider vous confère une grande autorité. Faitesen bon usage. Ce que vous direz, ainsi que la manière dont vous le dites, peut avoir des conséquences considérables sur son existence. Ainsi, une femme avec qui j'avais eu un bref entretien téléphonique alors qu'elle traversait une période de crise et que j'avais complètement perdue de vue, m'a téléphoné plusieurs années plus tard pour me remercier de mon aide. Lorsque je lui ai demandé de me dire ce qui l'avait le plus aidée, elle m'a répondu: «Vous m'avez prise au sérieux. Vous m'avez aidée à comprendre que mon avenir dépendait encore de moi. Je n'ai jamais oublié cela. Depuis, mon existence s'est considérablement améliorée.»

2.   La première fois que vous rencontrez une femme battue dans une agence, attendezvous à passer plus de temps avec elle que l'heure de consultation prévue. Si c'est la première fois qu'elle se confie à quelqu'un, elle a besoin de toute votre attention et de tout votre temps pour vous raconter les faits à sa façon et à son propre rythme. Une première entrevue dure souvent de deux à trois heures (avec des pauses). Si vous devez revoir régulièrement la cliente, les séances pourront ensuite reprendre une forme plus structurée (une heure).

3.   Traitez votre premier entretien avec elle comme s'il s'agissait du dernier. C'est peutêtre la seule chance que vous aurez de lui parler. Donnezlui quelques moyens d'assurer sa protection: numéros de foyers d'accueil, numéro de la police, solutions d'urgence.

4.   Les entretiens téléphoniques peuvent être tout aussi efficaces que les entretiens en têteàtête. De fait, pour certaines femmes, le caractère anonyme du téléphone crée une barrière de sécurité qui leur permet de parler plus ouvertement.

5.    À la fin de l'entretien, demandezlui de vous faire un résumé oral de ce que vous lui avez dit. Pour que votre aide soit efficace, il faut que tout soit bien clair entre vous. Nous avons tous plus ou moins tendance à filtrer ce que nous entendons; par conséquent, dans l'état d'anxiété où elle se trouve, il est peu probable qu'elle comprenne tout du premier coup. Lorsqu'il s'agit de faire retenir des renseignements importants, la répétition est un outil efficace.

6.   Au moment de conclure votre premier entretien, demandezlui si elle a éprouvé cetaines craintes à vous confier ses problèmes.  À son avis, quelle opinion avezvous d'elle maintenant que vous êtes au courant? Cela sera pour vous une dernière occasion de lui dire que parler des agressions dont elle est victime, c'est déjà un premier pas pour y mettre fin.

7.   En tant que travailleur social, fixezvous des objectifs réalistes. Vous n'êtes pas en mesure d'assurer sa sécurité. Tout ce que vous pouvez faire, c'est de lui proposer plusieurs options pour qu'elle prenne la responsabilité d'assurer sa propre sécurité. De crainte qu'il lui arrive quelque chose, nous avons parfois tendance à vouloir la soustraire à la violence au lieu de lui donner les moyens de le faire ellemême. C'est un piège dans lequel il est facile de tomber, surtout lorsque la victime donne l'impression d'une personne soumise, bouleversée et fragile. Il peut alors paraître opportun de choisir la solution la plus rapide et de lui dire ce qu'elle doit faire, mais il ne faut pas oublier que la solution qui aura l'effet le plus durable sera celle qui consiste à lui donner les moyens d'assurer sa propre indépendance.

8.   Aidezla à se fixer des objectifs réalistes (le simple fait de téléphoner pour demander des renseignements peut déjà être considéré comme un progrès considérable de la part d'une femme qui est tyrannisée depuis des années). Il est important que le conseiller lui parle en détail des progrès qu'elle a réalisés. La femme battue n'est pas habituée à ce qu'on lui fasse des commentaires réalistes, pas plus qu'elle n'est habituée à recevoir des compliments pour ses succès.

9. Respectez le temps qu'il lui faut pour réagir et son aptitude à assimiler les nouveaux renseignements que vous lui avez communiqués.

10. Évitez les déclarations faites sur un ton condescendant («vous devriez le quitter»), les remarques qui formulent un jugement («vous avez raison, c'est une brute») ou les déclarations qui peuvent être interprétées comme des ordres. N'oubliez pas qu'elle est habituée à côtoyer un mari qui se montre sans doute autoritaire et paternaliste.

11. Lors de l'entretien, n'abordez que les points qui vous aideront à atteindre votre objectif, qui est de l'inciter à faire appel à ses ressources pour assurer sa protection. Par exemple, elle pense peutêtre qu'il lui est impossible de quitter le domicile conjugal, ne seraitce que pour rechercher une protection temporaire, parce que cela risque de perturber les enfants. De toute évidence, elle s'efforce d'agir en mère consciencieuse. Mais atelle bien conscience des conséquences que la violence peut avoir sur les enfants? Orientezla alors vers une brève discussion portant sur les enfants face à la violence. Ne lui exposez pas toutes vos connaissances en la matière. Peutêtre qu'elle a toujours considéré que c'était pour le bien des enfants qu'elle refusait de quitter son mari et continuait d'accepte son sort. Ne vous empressez pas trop de détruire ses convictions, car vous risqueriez de l'atteindre encore un peu plus dans son estime de soi.

12. Si vous ne saisissez pas le fond de sa pensée ou le pourquoi de ses actes, DEMANDEZ-LUI! Elle est la mieux placée pour savoir ce qu'elle fait et a souvent de bonnes raisons d'agir comme elle le fait. Par exemple, à la fin d'un premier entretien, une cliente a glissé ma carte d'affaires dans sa chaussure. Je lui ai demandé pourquoi, et voici ce qu'elle m'a répondu: «C'est le seul endroit où je peux cacher des papiers importants pour que mon mari ne les trouve pas!» Excellente stratégie!

 

Évaluation de la situation avec la femme battue

Une fois la sécurité de la femme battue assurée, on peut faire des plans pour la conseiller de façon suivie. I1 est difficile de choisir entre les interventions d'urgence, le counselling à court terme et le counselling à long terme. Il faut constamment suivre l'évolution de la situation. Une femme qui vit dans un milieu prédisposé à la violence est toujours plus ou moins exposée au danger et se trouve toujours dans une situation d'urgence.

Une série de questions pourra vous aider à orienter votre travail avec la femme agressée. Toute question posée doit poursuivre un objectif bien précis. Les réponses (verbales ou autres) qu'elle vous donnera vous aideront à élaborer un plan adapté à ses besoins. Les points traités sont les suivants:

 

1.   La famille d'origine

QUESTIONS: À son avis, atelle eu une enfance heureuse, malheureuse, tranquille, etc.? Se sentaitelle bien dans sa peau? Comment s'entendaitelle avec sa mère, son père, ses frères et soeurs? Quelle forme de discipline était appliquée dans la famille? Comment l'affection s'exprimaitelle? Y atil eu des cas d'agression dans la famille? Qui en était la victime? Qui était l'agresseur? Atelle été victime d'agressions sexuelles pendant son enfance? De la part de qui?. À quel moment atelle quitté le domicile familial et dans quelles circonstances? Dans sa famille, comment voyaiton généralement le rôle de la fille? À quoi s'attendaitelle dans ses relations avec les hommes? Avec les femmes? Quels sont les facteurs particuliers qui ont influé sur sa vie (influences religieuses, culturelles, géographiques)? Quelles étaient ses attentes quant à l'avenir concernant l'argent, une carrière, l'éducation et la famille?

OBJET: 

  • l'aider à établir un lien entre son expérience d'enfant et son expérience d'adulte.
  • l'aider à se refaire une idée d'ellemême telle qu'elle était avant son mariage.
  • l'aider à identifier les influences qui, pendant son enfance, ont modelé les valeurs et lesconvictions qui sont actuellement les siennes.

 

2.   Fréquence et gravité des adressions

QUESTIONS: Quand les agressions ontelles commencé? Dans quelles circonstances? Pour elle, une agression, qu'estce que c'est? Ces agressions se répètentelles souvent? Les agressions ontelles été déclenchées par des situations particulières telles que la grossesse, la perte d'un emploi, l'ivresse, le fait qu'elle ait repris un emploi? Quelles raisons lui donnetil pour justifier une agression  «Tu es continuellement sur mon dos... Tu ne t'occupes pas des enfants comme il faut»? Les agressions deviennentelles.de plus en plus violentes avec le temps? Quelles sortes de blessures atelle déjà eues? Quelle forme d'agression utilisetil: agression psychologique, physique ou sexuelle, destruction de ses objets personnels, mauvais traitements infligés aux animaux familiers? Agressetil les enfants: physiquement, psychologiquement, sexuellement? Se montretil violent hors du domicile conjugal?

OBJET:

  • l'aider à s'identifier en tant que victime de la violence.
  • l'aider à reconnaître le côté répétitif de la violence.
  • l'aider à éviter de minimiser les agressions et à faire face à la situation.

 

3.   Risques de continuation des agressions

QUESTIONS: Vitelle toujours avec lui? Atil du remords après une agression? Atil consulté quelqu'un pour essayer de mettre un terme à son comportement violent? Atil tendance à dire que s'il se montre violent, c'est de sa faute à elle ou de la faute de facteurs externes. Faitil des promesses qu'il ne tient pas? À son avis, qu'estce qui pourrait mettre un terme à la violence de son mari? Atelle très peur de lui? Estce qu'il l'intimide beaucoup?

OBJET:

  • l'aider à se faire une idée réaliste des risques de continuation des agressions.
  • l'aider à envisager des solutions de sécurité pour elle et pour ses enfants.
  • l'aider à se faire une idée réaliste de la volonté de changer manifestée par son mari.
  • l'aider à percevoir dans quelle mesure elle est effrayée et intimidée par lui.

 

4.  Son degré d'isolement

QUESTIONS: Voitelle régulièrement des amis ou des membres de sa famille? Sont-ils au courant des agressions don't elle est victime? Quelle est leur réaction face à cette violence? Leur attitude lui estelle utile ou, au contraire, nuisible? Sur qui peutelle compter en cas de besoin? Atelle un emploi? Ses collègues sontils au courant des agressions dont elle est victime? Son emploi esti1 pour elle une source de satisfaction? Doitelle s'absenter de son travail par suite des agressions? Risquetelle de perdre son emploi?

OBJET:

  • se faire une idée du réseau de soutien auquel elle a accès.
  • évaluer la qualité de ses relations.
  • évaluer dans quelle mesure elle est dépendante de son conjoint.

Plus une femme est isolée dans sa vie privée et dans sa vie professionnelle, plus elle est dépendante de son conjoint. Et plus elle est dépendante de son conjoint, moins elle est en mesure de prendre des mesures de protection. Autrement dit, plus elle est isolée, moins elle a de chances de quitter un conjoint violent.

 

5.  Sa perception de la violence

QUESTIONS:  À son avis, pourquoi l'atil frappée? Sur quoi fondetelle son opinion? Excusetelle la violence? Si oui, de quelle manière? Croitelle que la violence est justifiée? Pourquoi? Croitelle qu'elle peut maîtriser la violence de son mari? Comment atelle tenté d'y parvenir? Cela atil été efficace? Pendant combien de temps? Pensetelle que la violence est une réaction normale aux situations stressantes? Atelle connu la violence dans son enfance? Cela atil influencé sa perception de la violence en tant qu'adulte? Pensetelle qu'elle doit tolérer la violence? Si oui, jusqu'à quel point estelle prête à tolérer la violence? De son point de vue, quels sont les choix dont elle dispose?

OBJET:

  • l'aider à découvrir ce qui, d'après elle, est la cause de la violence.
  • l'aider à examiner le bienfondé de son point de vue.
  • l'aider à savoir si ce qu'elle pense de la violence contribue à en faire une victime de 1a violence.

 

6. Ses réactions face aux agressions

QUESTIONS: Que faitelle pendant et immédiatement après une agression? Comment atelle tenté de changer quelque chose à sa situation? Atelle réussi à mettre un ter à la violence? Comment suppportetelle cette situation stressante? À qui atelle demandé de l'aide? La réaction des personnes ainsi contactées atelle été bénéfique? Atelle déjà quitté le domicile conjugal? Connaîtelle des techniques d'autoprotection?

OBJET:

  • évaluer dans quelle mesure ses moyens de lutte sont adaptifs.
  • l'aider à se rendre compte qu'il est vain d'essayer de mettre un terme à la violence de son onjoint.
  • renforcer sa connaissance de mesures de protection.

 

    EXHALES DE:

 

Réactions salutaires   

  • quitter momentanément le domicile conjugal      
  • appeler la police
  • raconter ce qui s'est passé à un(e) amie
  • porter plainte pour voies de fait
  • tenir le mari pour responsable de l'agression
  • chercher de l'aide

Réactions néfastes

  • boire pour oublier la douleur
  • se replier encore plus sur soi-même
  • dissimuler l'agression et prétendre qu'il ne s'est rien passé
  • passer sa colère sur les enfants
  • tenter de se suicider

 

7.   Raisons qu'elle évoque pour rester auprès du mari

QUESTIONS: Pour quelles raisons ne quittetelle pas son mari? Pense telle pouvoir le hanger? Pensetelle pouvoir maîtriser la violence? Atelle envie de le quitter, mais ne saitelle pas où aller? Si elle le quitte, atelle peur qu'il la retrouve et le lui fasse payer? Pensetelle qu'il a besoin d'elle? L'aimetelle? L'amour, pour elle, qu'estce que c'est? Pensetelle que la place d'une  femme, c'est auprès _de son mari? Refusetelle de le quitter pour des questions religieuses? Le quitteraitelle si elle avait les moyens de subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants? Estce à cause des enfants qu'elle reste?

OBJET:

  • identifier les principales raisons qu'elle évoque pour ne pas quitter son mari.
  • identifier les facteurs psychologiques tels que: «il a besoin de moi», «j'ai peur de lui».
  • identifier les facteurs sociétaux tels que: «il faut que je reste à cause des enfants», «je ne peux pas le quitter, ma religion me l'interdit».
  • identifier une pénurie de ressources communautaires.

 

8.   Les points forts et les points faibles de la cliente

QUESTIONS: D'après elle, quels sont ses points forts? Quelles sont les qualités qu'elle se reconnaît? Se perçoitelle de façon réaliste? D'après elle, quels sont ses points faibles? Qu'aimeraitelle changer en ellemême? En quels termes son conjoint parletil d'elle? Estelle d'accord avec ce qu'il pense d'elle?

OBJET:

  • l'aider à se faire une image réaliste d'ellemême.
  • l'aider à identifier ce qu'elle aimerait changer en ellemême.
  • l'aider à dissocier l'opinion qu'elle a d'ellemême de l'opinion que son conjoint a d'elle.
  • l'aider à se faire une meilleure image d'ellemême.
  • vous aider à reformuler ce qu'elle perçoit comme ses points faibles pour en faire des points forts. Par exemple: «Vous voulez me dire que, dans des circonstances aussi pénibles, vous avez quand même trouvé le moyen de travailler, d'élever vos enfants et de bien tenir votre maison?»

 

9.   L'avenir de son mariage

QUESTIONS: La violence mise à part, s'entendelle bien avec son mari? Peutelle citer ,quelques qualités de son conjoint? Atelle l'intention de continuer à vivre avec lui, même s'il ne change pas? Atelle l'intention de rester auprès de lui, mais seulement à la condition qu'il cesse de se montrer violent? Si elle le quitte, voudratelle que les enfants restent en contact avec leur père? Comment s'entendentils avec elle? Avec leur père? Pensetelle que c'est un bon père? Sur quoi fondetelle son opinion? Quelles sont ses craintes face à l'avenir? Quels soucis se faitelle pour ellemême, pour son conjoint et pour les enfants?

OBJET:

  • l'aider à y voir plus clair dans ce qu'elle a l'intention de faire.
  • l'aider à élaborer un plan d'action.
  • l'aider à prendre des décisions. quant à la qualité de sa vie et à l'avenir de ses enfants.
  • l'aider à imaginer ce qui l'attend si elle reste avec son conjoint.
  • l'aider à imaginer ce qui l'attend si elle quitte son conjoint.

 

10.  Sa réaction face à votre intervention

QUESTIONS: Que pensetelle de vous? À son avis, quelle opinion vous faitesvous d'elle? Qu'attendelle de vous? Qu'espèretelle tirer du contact qu'elle a avec vous? Comment se sentelle maintenant qu'elle vous a raconté ses problèmes? Quelle avait été la réaction des personnes qui avaient voulu l'aider auparavant?

OBJET:

  • évaluer ce qu'elle pense et ressent en tant que cliente.
  • l'aider à y voir plus clair dans ce qu'elle attend de vous.
  • vous donner l'occasion de dissiper les idées fausses qui courent sur le counselling et de'veiller à ce qu'elle n'attende pas trop de votre aide.
  • lui donner la possibilité d'exprimer ses frustrations quant à l'inefficacité des services d'assistance dont elle a déjà bénéficié et d'identifier les craintes qu'elle peut avoir quant au service d'assistance qui lui est actuellement offert.

 

References

1.   Pressman, Barbara. Family Violence Origins and Treatments. Université de Guelph: Ontario, 1984.

     

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